vendredi 6 juin 2008

Baba coule sans faire de vagues


Contre-enquête. Il y a deux mois, un sans-papiers malien, fuyant la police, s’était noyé dans la Marne. Retour sur la fin tragique et obscure d’un homme venu légalement en France pour sauver sa sœur.

Courir, chuter, mourir. D’abord courir, évidemment, pour congédier les policiers en blouson noir, brassard rouge, appointés au contrôle d’identité. Chuter probablement, si possible dans la rivière verdâtre de la Marne, non loin de la berge, sans que l’on sache très bien s’il s’agit d’y sauter avec hardiesse ou d’y trébucher malencontreusement. Enfin mourir, comme il se doit, de noyade consécutive au choc thermique avec une eau à 6 degrés selon les termes de l’autopsie.

Ce n’était pourtant pas une belle journée pour mourir, en ce vendredi 4 avril : ciel bleu pâle, soleil pudique, vent frais. Au sud-est de Paris, Joinville-le-Pont, Val-de-Marne : entre l’église Saint-Charles et le monastère bouddhiste, sa gare RER, scène de la rencontre fatale. Baba Traoré, jeune homme, l’allure sportive, le regard inquiet, est abordé par des agents de la RATP pour vérifier sa carte Navigo. Celle-ci est valide mais une pièce d’identité est requise. Se sachant en situation irrégulière depuis quelques mois, Baba sent le piège se refermer sur lui. Sans titre à leur fournir, le voilà prié de bien vouloir suivre les policiers de la BAC, toujours disponibles en renfort, pour un contrôle de son identité dans leur véhicule équipé d’un fichier. Basculement : l’homme décide alors de quitter la compagnie des fonctionnaires qui l’entourent et de prendre la tangente. Sortie par le haut, en remontant l’escalier qui mène au parvis de la gare. Devant lui, la rue Jean Mermoz : autant la dévaler sans perdre une seconde. C’est ainsi que passants et commerçants verront courir à toute allure, comme si leur vie en dépendait, trois hommes, l’un avec une légère avance, en direction du pont de la Marne, 400 mètres plus bas. Au croisement de la rue Chapsal, où se trouve l’arrêt de bus dénommé « carrefour de la résistance », Baba tourne à gauche. Un policier réquisitionne un scooter et continue motorisé la poursuite. L’autre agent se dirige vers le pont, couvrant une éventuelle retraite arrière du fugitif tout en gardant une vue d’ensemble sur la traque.

Un gangster en scooter

Tout se joue désormais entre deux hommes : l’immigré paniqué qui risque d’être expulsé en cas d’arrestation ; le policier zélé qui s’acharne à vouloir capturer celui qui représente une cible de choix pour sa hiérarchie. Deux hommes que tout oppose mais qui vont partager le secret intime, dans les détails de son déroulement, d’une tragédie : la noyade de l’un d’entre eux. 14h30, face au 15 quai de la Marne, le drame se noue : après une course folle le long de la rive, Baba Traoré rejoint l’embarcadère de la berge. « Fais pas le con ! », se serait exclamé le policier lancé à sa poursuite et entendu par deux voisins alors présents sur leur balcon. Alarmé par cette remarque, Louis Bertrand, demeurant au deuxième étage d’une résidence située au numéro 17, dirigea son regard en direction de l’embarcadère. Qu’observe-t-il ? « Un homme debout sur la berge faisant face à une masse dans l’eau qui disparaît ». A « portée de bras », précise-t-il. M. Bertrand est intrigué. A cet endroit où les riverains aiment faire une halte, observant les parades du club d’aviron d’en face, il n’est pas rare que certains laissent sauter leur chien dans la rivière quand l’eau recouvre l’embarcadère. Mais l’homme en blouson noir semble détaché en présence de cette « masse dans l’eau », juste avant de remonter d’un pas tranquille la pente menant au quai, « prenant son temps », et de saisir son téléphone portable avec un « air passif ».

Des pompiers sans combinaison

L’autre témoin, en l’occurrence une voisine habitant au numéro 15 du quai, situé également au second étage, et qui préfère conserver l’anonymat, était en train de couper les fleurs sur son balcon quand elle entendit la mise en garde du policier. A peine eut-elle le temps, elle qui demeure face au point de chute, d’entrapercevoir un corps courir, venant de la direction opposée au pont, et tomber, poitrine en avant, dans l’eau, de manière précipitée et maladroite, « comme s’il avait glissé sur de la vase ». Elle ajoute que la scène lui parut tellement étrange qu’elle s’imagina assister à un « film en tournage » ou surprendre de « véritables gangsters en train de régler leurs comptes ». Ensuite ? Rien. Les deux voisins s’accordent pour constater le départ de l’homme au blouson noir en direction de son collègue qui lui-même revient des abords du pont où il semblait être resté pendant la course-poursuite. Une dizaine de minutes s’écoulent. Baba n’est plus visible pour les voisins. Les sapeurs-pompiers arrivent. D’après Moussa Koné, beau-frère de la victime, des riverains, présents lors de l’arrivée de l’armada policière et des secours, lui ont rapporté par la suite que les pompiers, dont la caserne est pourtant proche, « attendaient leur combinaison » pour pouvoir rechercher Baba dans la Marne. C’est finalement la brigade fluviale qui récupérera le corps inanimé du sans-papiers. A quelques mètres de l’embarcadère où la chute dans l’eau s’est produite. Malgré le courant rapide de la rivière, en raison d’un barrage situé 150 mètres plus loin, Baba n’a pas dérivé.
L’équipe du Samu l’installe sur le trottoir du quai, coupe ses vêtements et procède à la tentative de réanimation. D’après une dame à la retraite qui habite exactement au-dessus de la scène des premiers soins, après le « passage d’un hélicoptère et des hommes-grenouilles qui ont plongé deux fois dans une eau plus élevée que d’habitude », les ambulanciers ont passé près de trois quarts d’heure pour tenter de le sauver, avec détermination. En vain. « Je n’en ai pas dormi de la nuit », avoue-t-elle, les yeux encore embués. Un autre témoin du massage cardiaque, Mme Joncour, depuis l’île Fanac face au quai, affirme également avoir constaté l’énergie déployée par l’équipe médicale. D’après le rapport de la police, la réanimation du corps s’est produite mais Baba Traoré était toujours dans un état critique. Il fut alors décidé de la transporter dans un hôpital. Cette nécessité élémentaire s’est pourtant accompagnée d’une incongruité : au lieu de transporter la victime inconsciente à l’hôpital le plus proche, comme celui de Créteil ou de Vincennes, Baba Traoré a été emmené à l’hôpital Lariboisière, au nord de Paris, à une dizaine de kilomètres des lieux du drame. Quelques heures après son évacuation, il succombera à une crise cardiaque.

Donner son rein ne suffit pas

Deux jours plus tard, au lendemain des manifestations nationales contre la politique d’immigration du gouvernement, un rassemblement digne se tient sur le quai de la Marne. Entourée d’amis et de militants associatifs, Maïmouna Traoré, la sœur de Baba, les épaules voûtées et le regard au loin, laisse échapper une confidence : « Il est venu me sauver la vie et c’est lui qui meurt. C’est comme s’il s’était sacrifié pour moi ». Agée de 41 ans, cette femme endeuillée souffrait auparavant d’insuffisance rénale. Sous l’autorité du professeur Christophe Legendre, chef de service de transplantation rénale à l’hôpital Necker, Baba Traoré, en tant que donneur compatible, fut sollicité pour venir en France afin d’effectuer une greffe de rein pour sa sœur. C’est ainsi qu’en 2004, le jeune frère du Mali s’est vu octroyer une autorisation de séjour d’une durée de trois ans afin de procéder à l’opération et d’effectuer avec Maïmouna un suivi bimensuel par l’hôpital Necker en cas d’éventuelle complication. En 2007, l’autorisation de séjour ne fut pas prolongée. Baba Traoré effectua des requêtes administratives qui furent rejetées. En septembre et décembre derniers, il fut l’objet de contrôles d’identité à Saint-Cloud, sans résistance, ni arrestation. Mais depuis janvier 2008, son recours n’aboutissant pas malgré sa situation médicale particulière, Baba Traoré aurait été sous le coup, non pas d’un arrêté préfectoral de reconduite à la frontière (ARCF) mais d’une obligation de quitter le territoire français (OQTF), selon Brice Hortefeux, ministre de l’Immigration et de l’Identité nationale.


Panic river

Consigne du pouvoir. Quota d’expulsion. Culture du résultat. Politique du chiffre. Avant d’être un élément statistique dans les flux migratoires, Baba Traoré était un homme. Agé de 29 ans et surnommé au pays « Zézé », titulaire d’un BEP électricité, il vivait avec sa sœur dans un deux-pièces à Neuilly-Plaisance, en Seine-Saint-Denis. Ancien technicien à la radio malienne « Jigi » de Kati, il vivotait de petits boulots et pratiquait le football au club de Rosny-sous-Bois en tant qu’arrière droit arborant le numéro 2. Ses amis se souviennent d’un homme posé, doux, agréable. Une chose pourtant les intrigue encore à ce jour : comme l’évoque Nagnouma Traoré Koné, son autre sœur, Baba avait peur de l’eau. Au point d’avoir « le vertige quand il voyait l’eau monter à son genou ». Durant un second rassemblement en sa mémoire le samedi 12 avril, elle insista : « C’est mon grand point d’interrogation. Je ne comprends pas. Comment Baba se serait jeté à l’eau ? Il n’a jamais nagé de sa vie ! ».

Contradictions et interrogations

Mystère après mystère, le fait divers, qualifié tantôt de « chute dramatique et malencontreuse » par Luc Chatel, porte-parole du gouvernement, tantôt de « fuite d’un Malien qui s’est jeté dans le fleuve » d’après Brice Hortefeux, a pourtant l’envergure d’une affaire claire obscure. Quel type de menace pousse un homme hydrophobe à se jeter à l’eau ? A-t-il seulement sauté ou trébuché ? Pourquoi les deux policiers qui ont voulu l’interpeller n’ont-ils pas tenter de le repêcher ? Qu’est-ce qui explique la lenteur d’intervention des secours ? Comment justifier l’envoi de Baba à un hôpital situé à plus de dix kilomètres ? L’énergie du désespoir n’est pas une hypothèse satisfaisante pour expliquer le saut dans l’eau. Des barques disposées le long de la rive à moins de dix mètres de l’embarcadère auraient permis aux policiers d’essayer de le sauver par eux-mêmes. La responsabilité des premiers secours paraît aléatoire, incompétente, voire négligente.

Mourir ou laisser mourir

« Baba était un sans-papiers mais il avait droit à la vie. On a essayé de le salir en le faisant passer pour un délinquant. Les policiers auraient pu le sauver mais ils n’ont rien fait. La vérité, c’est qu’on n’a pas voulu sauver Baba ». Par sa déclaration, Nagnouma désigne le véritable scandale, selon elle, dans cette tragique histoire : la soeur de Baba Traoré soupçonne moins une grossière bavure policière que la possibilité de non-assistance à personne en danger. Depuis le 14 mai, soit au terme des 40 jours de deuil et de discrétion que la tradition religieuse prescrit, la famille envisage de déposer une plainte en ce sens, attendant pour cela les conclusions de l’enquête en cours, confiée par le parquet à l’Inspection Générale des Services (IGS), la police des polices. En l’état, il est seulement établi qu’il n’y aurait pas eu, d’après un témoin entendu par les enquêteurs, « ni trace de violence ni contact physique entre Baba Traoré et les policiers», rapporte Brigitte Franceschini, secrétaire générale du parquet au TGI de Créteil. Certaines associations communautaires comme le Conseil représentatif des associations noires (Cran) doutent de la version officielle et ont manifesté lors de la Marche des libertés, le 10 mai, à l’occasion de la commémoration de l’abolition de l’esclavage, « en souvenir de Baba et pour mettre fin aux contrôles au faciès ». Patrick Lozès, président du Cran, a estimé que «si Baba n’avait pas eu la couleur qu’il avait, il ne serait pas mort, car lorsqu’on contrôle un titre de transport valide, on ne demande pas les papiers d’identité. C’est le détail qui tue.»
Une plaque en hommage à la victime sera déposée à Joinville-le-Pont suite à une décision du Conseil général. Fait exceptionnel, le sénateur du Val-de-Marne et maire de Fontenay-sous-Bois, Jean-François Voguet, a saisi la Commission Nationale de Déontologie de la Sécurité, comme il en a le droit en tant que parlementaire, pour qu’elle mène sa propre investigation et apporte un éclairage « aux multiples questions sur l’enchaînement des événements ayant conduit à ce dénouement dramatique ». Avec la même indignation, Dominique Adenot, maire de Champigny-sur-Marne, a adressé une lettre au Premier ministre François Fillon pour l’interpeller sur les « issues fatales » auxquelles conduiraient les pratiques policières en matière de lutte contre l’immigration clandestine. Un mois après sa mort, un « collectif de soutien à Baba Traoré » s’est constitué sous la coordination de son beau-frère Moussa Koné. Toujours déterminé à connaître la vérité, celui-ci lance un appel à témoins au moyen d’affiches apposées à Joinville-le-Pont et annotées d’un numéro de téléphone. La messagerie du portable de son défunt beau-frère sert désormais à recueillir les pièces manquantes du puzzle.

4 avril 2004 : émigration de Baba Traoré. 4 avril 2008 : transmigration de l’âme de Baba. 4 avril, un « jour maudit » pour Nagnouma. Mort en eaux troubles, le corps de Baba l’immigré a été rapatrié à Bamako le 18 avril. En présence d’une foule nombreuse et hétéroclite, composée de proches, de camarades de l’équipe de football « Mamahira », du ministre des Maliens de l’Extérieur et de parlementaires, il a été inhumé dans le cimetière de Kati-Samakébougou. Héros pour sa sœur, il part rejoindre la cohorte anonyme des « sans », papiers, grade, statut ou visage, tombés au détour d’une interpellation. Avec plus de 25 000 expulsions annuelles requises par le ministère de l’Immigration, la saison de la chasse à l’homme est ouverte. Et parmi les chasseurs habilités, l’un d’entre eux fera peut-être un pas de côté : un des agents a été remarqué par les témoins des secours, assis sur le rebord d’un muret, non loin du corps étendu de Baba, la tête penchée, l’air accablé. « Coulez mes larmes, dit le policier ».

http://www.lepost.fr/article/2008/07/02/1217435_baba-coule-sans-faire-de-vagues.html

Bonus/ reportage, sur le mode "gonzo", à Joinville-le-Pont lors du rassemblement du 12 avril (durée : 1h20)


Libellés :

0 commentaires:

Enregistrer un commentaire

Abonnement Publier les commentaires [Atom]

<< Accueil