Au royaume d'Eros

N’en déplaise aux prudes et pudibonds, l’érotisme est un art. Et tout art se donne à voir. Tel est l’objet du Musée de l’Erotisme qui a ouvert ses portes en plein Pigalle, non loin des sexodromes et autres peep-shows. Confusion des genres ? « Ce n’est pas de l’art, c’est du cochon ! », répondra par un trait d’esprit l’esthète outré devant tant d’expositions polissonnes. Préjugé fatal : dans ce temple dédié à Eros, le désir se conjugue naturellement à la beauté des oeuvres venues du monde entier. Pleins feux sur un lieu sulfureux.
Après le sous-sol, il y a l’embarras du choix : six étages sont à la disposition du contemplatif . Près de 2000 objets ont été amassés par trois collectionneurs au gré de leurs voyages : l’un d’eux, le directeur du musée, Joseph Khalifa, n’est pas peu fier d’avoir réussi en 1997 le tour de force d’ouvrir au cœur de Paris un lieu artistique dévoué aux œuvres érotiques, et cela sans subvention ni soutien politique. Alors que l’intelligentsia observait d’un œil méfiant la naissance d’un tel ovni dans le paysage culturel, le musée est devenu, dix ans après, un point de passage obligé pour les touristes mais aussi un lieu respectable pour les artistes en quête de lieux d’exposition.
Les préjugés ont la vie dure : alors que Hambourg, Berlin et Copenhague disposent depuis longtemps d’un musée équivalent, la France avait longtemps relégué l’art érotique aux alcôves privées et aux galeries éphémères. Mauvais calcul : aujourd’hui, le musée de Pigalle est une entreprise rentable et prospère, « appréciée de la municipalité » et courtisée pour s’y voir exposer, selon son conservateur Alain Plummey. C’est ainsi que vient de débuter une exposition consacrée à la « nouvelle génération érotique au Japon » : dessins, mangas, posters, estampes, peintures de Hayashi, photographies par Kibimecca, d’inspiration surréaliste ou futuriste, certaines pièces abordant le thème sensible du bondage tandis que d’autres relèvent du romantisme fleur bleue mâtiné de sensualité. Les visiteurs sont ravis : touristes ou Parisiens, bobos ou précieux, jeunes et moins jeunes, en solo comme en couple, ils écarquillent leurs yeux devant l’audace de certaines fresques. Aux trois derniers étages réservés au Japon, la connivence est de mise parmi les badauds désinhibés d’être parvenus jusqu’ici.
Le deuxième étage est l’occasion d’une réflexion sociale : on y découvre les visages et les écrits de certaines prostituées durant l’entre-deux guerres. Entre libertinage insolent et gravité mélancolique, la diversité des expériences au sein des maisons closes est à l’image du musée : éclectique. Des tenues de comptabilité décrivant la clientèle sont consultables, avec des détails saugrenus ou cocasses. Quelques monotypes de Degas côtoient le texte de la chanson de Brassens « Gare au gorille ». Souriantes ou tristes, les filles de joie des années 20 laissent l’objectif capter leur infinie mélancolie, toujours émouvante des décennies plus tard.
Au premier étage, c’est l’Orient qui s’expose, entre figurines du Kama-Sutra, céramiques de Bali et gouaches ottomanes, entourées d’amulettes votives de Thaïlande censées ramener la fertilité. Des icônes russes plutôt trash révèlent une grivoiserie teintée d’anti-cléricalisme féroce. Plus loin, des écrans vidéo montrent également des moines paillards et des sœurs ribaudes s’adonner en noir et blanc au plaisir de la chair.
Du ciel à la terre : retour au rez-de-chaussée. Avant de quitter les lieux, le visiteur pourra s’arrêter un instant sur cet aveu laissé par le célèbre abbé Grégoire, évêque de Blois, datant de 1794 et plus que jamais d’actualité. De sages paroles à méditer : « Les œuvres érotiques servent à l’histoire de l’humanité, des mœurs, des coutumes et des arts. C’est sur les productions de cette espèce que l’observateur éclairé juge souvent le siècle qui les a vus naître».
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