mardi 22 avril 2008

Sorj l'inconsolable


Ancien journaliste à Libération et prix Médicis 2006, Sorj Chalandon publie son nouveau roman. Entretien.

Q : Vous venez de publier un ouvrage intitulé "Mon traître" aux éditions Grasset. Celui-ci est présenté comme un roman alors qu'il y avait pourtant matière à rédiger une enquête biographique autour d'un personnage-clé de l'IRA. Pourquoi avoir choisi le mode de la fiction?

R : Je suis impliqué dans cette histoire. Ce traître, c'est Denis Donaldson; le vrai traître m'a trahi aussi. Le journaliste que je suis n'a eu ni le courage ni l'envie de faire un travail journalistique. Libération est le seul journal à n'avoir rien écrit quand Denis Donaldson a été découvert ; il y a eu des papiers partout, dans le Figaro, dans le Monde, moi je n'ai pas pu. Physiquement, je n'ai pas pu. Ecrire un article journalistique, c'était le mettre en scène ; or, ce n'était pas jouable pour moi. Alors, ensuite, j'aurais pu écrire un livre de journaliste : aller voir ses amis, sa famille, ses camarades de combat. Essayer de comprendre. Et j'ai pas pu. J'étais dans le désarroi, c'était un véritable séisme pour moi, quelque de chose d'extrêmement douloureux. De quel droit serais-je allé en Irlande interroger les uns et les autres comme sa femme, Sarah, que je connais très bien? Ca ne m'intéressait pas. Au bout du compte, la raison pour laquelle Denis Donaldson a trahi son pays ne m'intéresse pas. Le journaliste que je suis a décidé de reboucher son stylo et de se taire car j'étais partie prenante. Avec la fiction, j'étais plus à l'aise, je m'éloignais de mon sujet et je pouvais ainsi me protéger. Donc, j'ai pris un masque, celui d'Antoine, car il ne me ressemble pas : c'est un taiseux, un solitaire,un luthier. Mais comme lui, je suis arrivé en Irlande par la musique. Dans ces années-là, chanter une ballade irlandaise était passible de mort.

Q : L'art comme forme de résistance?

R : Absolument. Quand la musique devient le symbole d'une résistance, ça me rend fou. Quant à la fiction, de même que j'ai crée Antoine, j'ai voulu un personnage paternel et charismatique, Tyrone, avec un lien père-fils. Tyrone est beaucoup plus impliqué dans l'IRA que ne l'était Denis.Quand les pourparlers réunissaient quatre Anglais et quatre Irlandais, en fait, il y a avait cinq Anglais et trois Irlandais : les Anglais avaient toujours un temps d'avance à cause de lui. J'ai décidé de faire ce que je me suis toujours interdit : un roman sur l'Irlande, qui pour moi était un sujet d'étude journalistique. Je l'ai fait ce roman pour me protéger et prendre de la distance avec le mal qui m'a été fait. Antoine a refait le parcours pour moi et a revisité à ma place ce pays que je connais.

Q : Pourquoi écrire aussitôt et publier maintenant?

R : Ce livre est prêt depuis un an. Quand j'ai appris que Denis avait trahi, j'étais à l'aéroport de Paris en partance pour le Sénégal. Alors que j'étais au contrôle des douanes, la correspondante de Libération à Londres m'appelle et me demande "Dis donc, Denis Donaldson, c'était pas ton pote? Ils l'ont tué. Pas buté. Mais "tué". C'était un traître". Et là, je me suis effondré, écroulé physiquement. Je partais au Sénégal pour des vacances et je n'ai pas quitté ma chambre : j'ai commencé à écrire. L'histoire de Tyrone et Antoine. Le jour même où j'ai appris qu'il avait trahi. C'était impératif. Je voulais comprendre comment vit le traître : l'est-il parfois? à plein temps? avec qui? comment vivre avec ça?

Q : Pourquoi écrire du point de vue du trahi plutôt que du traître?

R : Je partageais l'émotion d'Antoine. Ecrire pour Tyrone ne m'intéressait pas : sa trahison, c'est sa saloperie. Un grand auteur aurait pu peut-être le faire; j'imagine un homme écrivant sur le viol en se mettant à la place de la femme. Là, je n'avais pas envie car il ne s'agit pas d'une fiction pure. Tout ce que je pouvais, moi, c'est de revisiter le trahi et le mécanisme de la trahison. J'ai voulu rencontrer Denis, juste pour lui demander "nous deux, est-ce que c'était vrai? y-a-t-il eu des moments où nous étions proches? vraiment?". Ces questions tournaient dans ma tête jusqu'au jour où j'ai appris que Denis était mort. Et c'était marrant car ça ne m'a rien fait.

Q : Il était déjà "mort" pour vous le jour de l'annonce de sa trahison?

R : Bien sûr. Du premier jour où il a trahi son peuple, il était mort. Moi qui suis l'ami d'un responsable irlandais républicain, je me retrouve l'ami d'un traître. J'avais besoin qu'il m'explique cela, qu'il me parle. Quand Denis venait à Paris, le journaliste que je suis avait enfreint une règle très importante : je le cachais. Le problème, c'est que Denis était débriefé à Paris par les Anglais à Paris.

Q : Vous vous retrouviez donc indirectement à assister les services secrets britanniques?

R : Exactement. Denis Donaldson, responsable du processus de paix, ancien membre de l'état-major de l'IRA, dormait à la maison et les Britanniques le savaient. Comment puis-je faire pour en tirer autre chose qu'un roman? Je ne peux pas regarder cela en face. J'avais besoin impérativement que ces personnages-là vivent leurs choses et que je les regarde vivre. Certains élements sont véridiques, d'autres fictifs. Antoine veut s'engager et Tyrone lui rétorque que ce n'est pas sa guerre. Moi, il m'est arrivé de proposer mes services. Je le confesse car le temps a passé et ces gens-là sont devenus ministres.

Q : L'ancien terroriste devenu un notable respectable?

R : L'ancien chef de l'etat-major de l'IRA Martin McGuiness comme ministre en Irlande du nord. Je n'aurai jamais cru prononçer cette phrase auparavant. Je peux tout confesser aujourd'hui puisque l'affaire est close.

Q : Pour faire un parallèle, votre livre évoque une bande de terre étroite, des martyrs et une lutte de libération nationale. On pense à l'Irlande bien sûr mais aussi à la Palestine où vous avez effectué des reportages. Relater une histoire de trahison et de double agent eut-il été possible ?

R : Si cela m'avait été arrivé, certainement. Mais ce que je peux vous dire, c'est qu'invité récemment sur France Culture, à la question du journaliste "Considérez-vous le mouvement du Hezbollah comme un groupe terroriste?", j'ai répondu "Non!".


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