mardi 22 avril 2008

La conspiration Jégo


L’homme est affable.
Souriant, charmeur, ton mesuré et manières un brin préçieuses, Yves Jégo correspond a priori à l’image traditionnelle du politique français tout-terrain, ambitieux et communicatif. Réduire le personnage à cette caricature serait pourtant trompeur.


Le nouveau secrétaire d’Etat à l’Outre-mer, nommé dans le cadre d’un remaniement ministériel au lendemain de la défaite locale de la majorité, est un personnage hors-normes dans le sérail de la vie politique française.

Né en 1961 à Besançon, issu d’une famille modeste, le jeune homme rêvait tout au plus de devenir cuisinier ou imprimeur. C’est finalement une brillante carrière universitaire et administrative qu’il embrassera : maîtrise de droit, DEA d’études politiques, chef de cabinet municipal et directeur de cabinet du président du conseil général. Le parcours est classique, sans faute. Pourtant, Yves Jégo saura bientôt se distinguer du profil-type du carriériste gaulliste.
En 1995, âgé de 34 ans, Yves Jégo se risque pour la première fois au suffrage populaire : il remporte l’élection municipale à Montereau-Fault-Yonne et réussit à se faire réélire dès le premier tour. Ainsi, au dernier scrutin de mars 2008, il a obtenu 69,19% des votes exprimés. Député de Seine-et-Marne depuis 2002, il rejoint dès le début le clan des sarkozystes au sein du Parlement, ce qui lui vaudra de d’être nommé par l’UMP porte-parole du parti en juillet 2007.
L’homme n’est pas pour autant dans la lignée classique des gaullistes : s’il s’est encarté rapidement au RPR , à l’âge de 18 ans, il se démarque pourtant de sa famille politique en s’inscrivant dans le courant social du parti. Souverainiste un moment proche du député Nicolas Dupont-Aignan , il était l’un des membres influents du cercle de pensée Debout la République avant de quitter le trublion solitaire. Favorable au droit de vote des étrangers non communautaires aux élections municipales, il va à l’encontre de la « doctrine » du parti en défendant une position iconoclaste parmi les siens. Partisan déclaré de l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, il détonne, y compris parmi les sarkozystes purs et durs, au point d’avoir fait jumeler la municipalité qu’il dirige avec la ville turque d’Aydin.

Atypique dans la majorité, Yves Jégo a toujours penché du côté gauche dans son camp : l’intéressé explique ce penchant en raison des ses origines sociales. Ses parents, qui tenaient un commerce de vêtements, l’avaient encouragé très jeune à s’investir dans les études afin de ne pas « se retrouver en apprentissage ». Adolescent, il était tenté par la sensibilité politique qu’incarnait Giscard d’Estaing mais le fils de petits commerçants préférait « le côté populaire des gaullistes ; quant aux giscardiens, ils n’étaient pas du même monde ». Différence de classe, à nouveau.

Cet amateur de corrida, passionné de droit local, marié et père de quatre enfants, cultive ses particularités. « La politique n’est pas l’alpha et l’oméga de ma vie », se plaît-t-il à souligner. Auteur de deux romans historiques, « 1661 » et « la Conspiration Bosch », axés autour des complots et des intrigues de pouvoir, Yves Jégo aime à cultiver une image de franc-tireur dans la majorité. Son amitié avec le président de la République semble le prémunir des manœuvres de ses confrères ; sa loyauté après tant d’années vient d’être récompensée par son entrée au gouvernement au poste de l’Outre-mer qu’occupait un autre fidèle de Nicolas Sarkozy, le nouveau maire de Nice, Christian Estrosi.

La municipalité de Monterau qu’il dirige depuis 13 ans a la particularité de rassembler sur une population de 17 000 habitants environ 38 nationalités. Ceci pourrait expliquer la spécialisation de nouveau ministre pour les questions relatives à l’intégration et la politique de la ville. Y compris dans son entourage direct : Jean-Marie Albouy, premier adjoint au maire , se vante de n’avoir pourtant qu’un « simple BEPC » car Yves Jégo ne prête pas d’attention, quand il choisit ses collaborateurs, aux diplômes mais aux compétences qu’il « sait reconnaître où elles sont », quitte à se comporter comme un vrai « papa ».
Dernièrement, le proche du Président s’est fait remarquer en prenant sa défense contre « l’appel à la vigilance républicaine » lancé par le journal Marianne à l’encontre de Nicolas Sarkozy. Visiblement outré, ou voulant peut-être s’attirer les bonnes grâces de son ami de trente ans, Yves Jégo a comparé la méthode au « procès stalinien ».

Deux poids, deux mesures ? Pour rester dans le registre soviétique, le député-maire avait, avant son entrée au gouvernement, porté plainte contre un militant socialiste et bloggeur, Yves Poey, qui l’avait qualifié sur son blog d’« apparatchik ». Durant l’audience correctionnelle, qui s’est tenu le 13 mars au tribunal de Fontaineblau, Yves Jégo estima que l’on a ainsi « porté atteinte à son honneur en assimilant son parcours d’homme public au simple résultat de son militantisme au sein d’un parti politique ». Jugement rendu le 13 avril : 200 euros d’amende pour le blogueur.

A l’Outre-mer, le ministre devra faire ses preuves pour convaincre les intéressés qu’il n’occupe pas ce poste, comme tant d’autres avant lui, par défaut. Et si la vie publique du personnage, drapé dans son costume de gaulliste chic et suave, semble s’accélérer, la face cachée de l’homme, esquissée au travers de ses romans ou de ses prises de position à contre-courant, reste à dévoiler. L’enfant qui a grandi au contact de vêtements aux couleurs chamarrées a su habiller les rôles qu’il s’est octroyés tout au long de sa vie. Jusqu’à la prochaine composition.

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