mardi 2 septembre 2008

Un SDF méprisé par l'Etat


Misère absolue. C'est le symbole de notre échec social collectif : le sans-domicile fixe. Discret ou gueulard, propre ou pouilleux, sobre ou ivrogne, en solo comme en tandem, nous nous sommes habitués à leur présence, à leur diversité. Résignés à ce qui constitue pourtant un scandale fondamental : abandonner à sa déchéance notre semblable sur un trottoir.




Récit d'une anecdote personnelle, qui témoigne de la "suffisance" des services publics : samu, pompiers, police, tous ont exprimé à l'égard d'un SDF ce weekend dans les Yvelines leur radicale indifférence. Pas de pathos misérabiliste : juste l'histoire d'un homme méprisé par les siens.
Mantes-la-Jolie, 1h du matin, dans la nuit de dimanche à lundi. Daniel, la cinquantaine grisonnante, est affalé sur un banc public, place St-Maclou. Il tente d'interpeller les passants mais demeure inaudible : sa voix cassée et grave laisse échapper des mots comme "j'ai mal....stop....ambulance". La plupart des Mantais dans la rue cette nuit-là ne s'arrêtent pas, malgré les implorations du SDF.

Gêné par ce mépris caracactérisé, sans pour autant prétendre cultiver l'altruisme en permanence, je vais à sa rencontre. Il remarque à peine ma présence, tant l'homme semble groggy. Néanmoins, il réitère sa demande, plus explicite : "S'il vous plaît, monsieur, appelez l'ambulance. J'ai mal aux jambes, à la tête. Appelez..."

Je compose le 15 : après quelques secondes d'attente, une téléopératrice décroche et me demande les détails : âge approximatif de l'homme, lieu précis, type de douleur, etc...Elle tient en outre à me rassurer en m'indiquant que les urgences seraient envoyées de suite.

Rassuré, je l'étais, sans me douter que je serai, en réalité, berné.

Au bout de 20mn, je suis retourné vérifier sur les lieux si le SDF avait bien été transporté ou, du moins, soigné sur place. J'arrive sur les lieux, le banc est vide : ravi, je félicite en mon for intérieur la promptitude des services médicaux pour intervenir dans les cas d'urgence, même de nuit.

Erreur : parcourant la place du regard, je remarque un homme en train de vociférér dans une cabine téléphonique. Il s'agit de Daniel, qui s'est traîné avec difficulté depuis le banc pour appeler lui-même le numéro d'urgence.Je lui confirme pourtant avoir contacté les urgences et entendu leur réponse postive pour venir le soigner. Il maugrée, s'agaçant légitimement de leur "retard"...
Daniel et moi découvrirons plus tard qu'il ne s'agissait pas d'un retard.

Sortant de la cabine, il revient sur "son" banc et je tente, naïevement, de le rassurer sur leur venue inévitable, étant donné le sérieux apparent de la téléopératrice. Dans son désarroi coléreux, je décide de rester debout à ses côtés pour guetter la venue des urgences. A défaut de lui prodiguer moi-même des soins, et ne demeurant pas dans la ville de Mantes, c'était le minimum que je pouvais faire.

Une demi-heure passe, il est près de 2h du matin, cela fait une heure que l'appel au 15 a été éffectué. Et nada : pas de voiture blanche à l'horizon, juste des ados des Yvelines rentrant des bars environnants. Je rappelle le numéro : surprise, je tombe sur la même stadardiste. Je lui indique avec une pointe d'irritation dans la voix l'absence des urgences et l'état toujours douloureux du SDF.

"C'est normal", me répond-elle. Interloqué par la sécheresse de sa réponse, je lui demande de préciser : "En effet", dit-elle, "l'homme est connu des pompiers. Il invente des histoires pour qu'on l'emmène manger ailleurs. C'est un affabulateur"...
Cerise sur le gâteau, la suite de sa réponse : "mais rassurez-vous, monsieur, les policiers vont passer le visiter et, au pire, ils vont s'en occuper s'ils ont le temps"...

Etais-je rassuré? ou devais-je être au contraire révolté?

Toujours est-il que je me tourne vers Daniel pour lui donner la réponse des services de l'Etat : "pas de médecins, ni de pompiers, peut-être des flics". Le SDF sur son banc me regarde, éberlué, croyant avoir affaire à une mauvaise blague. Je lui confirme le ridicule honteux de la situation. Inutile de détailler ici les insultes proférées à leur encontre, tant était explosive la colère d'un homme endolori et dans l'attente de soins depuis une heure.

Les policiers ne passeront finalement pas.

2h10 du matin : dans la nuit fraîche de Mantes, une néon bleu et jaune crépite encore sur la rue nationale. Un snack de döner kebab s'apprête à fermer. Daniel, souffrant de douleurs ou les feintant, a de toute manière faim. Voulant atténuer l'aspect sordide de la situation, et avant de tenter de rentrer sur Paris, je vais acheter un döner qui comblera son ventre cette nuit-là. Geste minime mais simplement utile pour rappeller au coeur de Daniel, qui fut sans doute jadis un homme avec sa dignité, comme vous et moi, que certains, même avec des moyens dérisoires, se refusent à fermer les yeux sur son existence.

Un döner en gage de fraternité. Daniel, l'air renfrogné et l'allure sale, est mon "frère", ainsi que le vôtre, que vous le vouliez ou non. A chacun désormais de vivre chaque jour avec le retour croissant des "gueux" sur notre chemin, et de choisir son camp : la résignation accomodante ou la solidarité en actes.
Ce soir, Daniel sera sans doute sur la même place, sur le même banc, à ruminer, à rejetter violemment ce monde, qui le lui rend bien.

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